Manifeste 2020

Alexandre Jollien

Alexandre Jollien

INAUGURER UN AUTRE MODE DE VIE, PLUS GENEREUX, PLUS SOLIDAIRE

Privilégiés, certains ont pu voir le confinement comme une période presque bénie. Enfin la pression baissait et il était permis de cesser de courir comme des dératés, nous pouvions retrouver nos familles et le repos, l’intériorité. Pour un temps, le recueillement n’était plus nécessairement perçu comme suspect, non-rentable, louche. Aujourd’hui, il faut aller de l’avant et promouvoir le bien commun. Comme sortir de ce débat qui oppose les tenants du tout économique et les défenseurs d’une santé pour tous ? Assurément, le moment est trop critique pour que des clans ferraillent les uns contre les autres. Le bien commun, la survie de beaucoup, de tous au fond, dépendent d’un dialogue constructif, ouvert, qui ose remettre en doute des structures délétères, sources d’inégalités et d’injustices toujours plus grandes. Il aura suffi d’une bête sauvage qui croise le chemin d’un homme dans un obscur marché d’Asie pour que des milliers de personnes meurent et d’autres plus nombreuses encore se retrouvent jetées dans la misère. Que retenir de cette période ? Mieux, comment agir, retrousser nos manches, poser des actes après cette remise en question radicale de nos systèmes de valeur ?

Le bouddhisme évoque la notion d’interdépendance. Tout est lié et vouloir faire bande à part, se couper des autres, se retrancher du corps social, c’est fonctionner comme une cellule cancéreuse. Le coronavirus qui colonise, assoiffé de nouveaux territoires, mû par son seul intérêt quitte à bouffer l’hôte qui l’abrite, en est une illustration ô combien éloquente. L’occasion nous est offerte de revisiter, d’inaugurer des projets collectifs, d’incarner dans le quotidien des solidarités partagées et concrètes. 

 Ci-dessous, quelques pistes, nourriture à la réflexion et à l’action :

  1. Comment s’extraire de cette quarantaine sans repartir comme en quarante, si l’on ne change pas le logiciel, les doctrines, les valeurs qui forment la doxa en excitant un certain individualisme galopant? En un mot, si nous ne nous convertissons pas, si nous ne nous ouvrons pas… nous courons droit dans le mur ! Mais comment pénétrer dans une conscience sans tourner à la dictature, à l’endoctrinement, au lavage de cerveau? Par quels moyens  sensibiliser, inviter tout un chacun à s’interroger sur les écrasants standards qui peuvent nous façonner, sur ce mode de vie qui peut devenir si aliénant et mettre bien du monde sur la touche ? Comment contrecarrer cette course à un bonheur pépère dans son coin et nuancer le matérialisme actuel qui récupère tout ? Même le bonheur, la spiritualité ont tendance à devenir des marchandises, des denrées commerciales d’où la nécessité de trouver des parrains, des ambassadeurs, des porte-paroles pour véhiculer un message alternatif. A qui prêtons-nous aujourd’hui l’oreille ? Aux intellectuels, aux artistes, aux sportifs,… Qui a la possibilité de toucher les cœurs, de réveiller les esprits critiques et de défendre une réelle solidarité ? Comment susciter un contre-courant d’envergure, constructif, promoteur des égalités ?
  1. Avec l’individualisme pourrait s’éteindre le désir d’un projet collectif. La mentalité de thuya gagne du terrain et sécrète une sorte d’indifférence mondialisée. Connaissons-nous encore nos voisins de palier, les gens du quartier ? S’il est déraisonnable d’opposer l’aide que l’on apporte aux locaux et celle que l’on partage avec des pays étrangers, il faut promouvoir les deux. D’ailleurs, on aide un être humain, pas une nationalité. On épaule une singularité, pas des étiquettes. Comment revisiter le lien alors que tout semble désormais se payer ? Comment oser la gratuité, une entraide sur le long terme concrète, sans se substituer à la responsabilité des états, qui – la crise si besoin était nous l’a montré – doivent être engagés aux côtés des minorités, œuvrer à la justice sociale, redistribuer des richesses ? Comment ancrer dans notre société des valeurs solidaires à tous les niveaux ?
  1. L’homme et la femme ont une dignité inaliénable. De toutes parts guette le danger de réifier un être humain. La culture, l’école ont aussi pour vocation de briser les déterminismes, de nous aider à tenir debout et à nous opposer à tout ce qui s’apparenterait de près ou de loin à la barbarie. Que crée notre système éducatif ? Des consommateurs, des serviteurs du système en place ? Nos élèves sont-ils suffisamment sensibilisés à l’autre, aux marginalités, aux enjeux sociaux, à une solidarité ? Prennent-ils conscience des enjeux climatiques, se sentent-ils véritablement en lien avec la grande famille humaine ? Bien sûr, l’éducation n’est pas là pour fournir un kit de croyances, une vulgate mais précisément, qu’est-ce que former aujourd’hui ? Qu’est-ce que grandir dans notre monde ? Quels outils transmettre aux jeunes générations pour que le cynisme, le « moi d’abord » soient mis en doute ? L’être humain est décidément plus vaste que son petit moi. Il faut tout mettre en œuvre pour passer du « je » à un « nous » qui intègre, accueille, donne les chances à chacun de jouir d’une liberté et d’un bonheur, de se sentir lié aux autres en un don perpétuel. 
  1. La crise que nous traversons a permis à Jeff Bezos (Amazon) d’accroître sa fortune de 30%. Devant une réalité sociale qui creuse chaque jour davantage les inégalités, il est urgent de donner aux Etats des outils concrets pour assurer une redistribution des richesses. Concrètement, on peut se demander si le pouvoir détenu par les grandes multinationales est compatible avec les valeurs démocratiques. Plusieurs plaies menacent ces valeurs : le populisme, les lobbies, la mésinformation, les idéologies, la logique du seul profit. Comment redonner un nouveau souffle à nos régimes politiques pour qu’ils deviennent le berceau d’une société plus juste, plus équitable et plus solidaire ? Bien sûr, il ne s’agit pas de désigner des boucs-émissaires, de pointer du doigt, d’accuser par exemple les riches mais toujours de réaliser ensemble le bien commun et d’éveiller les consciences, les responsabilités de chacun. Nietzsche, dans un tout autre contexte, parlait de l’Etat « comme le plus froid de tous les monstres froids ». Aujourd’hui, il est plus que prioritaire de donner aux Etats les moyens de devenir solidaires, humanistes, généreux, libres, ouverts, collaborant les uns avec les autres pour qu’ils s’engagent pleinement à faire respecter sans conditions la dignité de la vie, pour que les injustices soient corrigées et pour qu’ils se fassent résolument les avocats de valeurs philanthropiques qui doivent réguler la voracité de certaines multinationales. 

Il y a des piliers sur lesquels se fonde toute société solidaire : une éducation qui forme des esprits libres et qui contrecarre les inégalités, un système de santé qui n’exclue personne, une sécurité sociale qui n’abandonne aucun membre de la communauté. Il s’agit de s’engager tous, citoyens comme états, en un projet collectif : lutter contre la précarité, la solitude, la stigmatisation, bâtir une société fraternelle, vivante et dynamique.