Manifeste 2020

Pierre-Yves Maillard

Michel Buhler

LA JEUNESSE, NOTRE ALLIÉE ET NOTRE RESSOURCE

Cela devrait être une évidence, mais cette pandémie me l’a fait sauter aux yeux. L’enjeu, la solution, la ressource, c’est la jeunesse. En plein confinement, un match de foot dit « sauvage » dans un quartier populaire de Lausanne, une virée à vélo dans les rues de Genève nous ont rappelé bruyamment son existence. Puis, les manifestations contre le racisme confirment sa capacité de mobilisation. Les risques et la loi sont bien sûr rappelés par les autorités, mais retenons que se sont aussi exprimées à cette occasion la vitalité, la joie et la force de s’unir, de résister au quotidien qui s’assombrit.

Bien sûr, des infractions sont faites à un droit d’urgence, dont le Conseil fédéral disait lui-même lors de son introduction qu’il était censé évoluer chaque semaine, voire plusieurs fois par semaine. Et de fait, ce qui était illégal ne l’est rapidement plus. Ces actes ont précédé la loi de peu, à un moment où le risque pour soi et pour autrui était devenu très faible. Auparavant, cette jeunesse a remarquablement fait passer ses intérêts, son besoin de se former, de découvrir la vie et le monde après le souci de la santé de nos aînés et des personnes particulièrement à risque.

L’apathie, la dépendance morbide aux écrans, la peur ne sont pas une fatalité si les jeunes ont le besoin et la force de se mettre ensemble. Sans doute, en l’occurrence, le foot aura moins bonne presse que le cyclisme citadin et écolo. Mais on sait depuis longtemps à quel point les milieux populaires se sont emparés de ce sport pour affirmer leur réalité et gagner un droit au plaisir et au rêve.

La moitié des pays sur notre planète ont une population qui régresse. Sauf en Afrique encore pour quelques temps, la population vieillit et ne se renouvelle pas. Ce phénomène semble presque aussi irréversible que le réchauffement climatique. Il lui apportera d’ailleurs sans doute une forme de réponse, qui charriera quelques autres enjeux. Mais en attendant, nous aurons à gérer des systèmes de retraite en crise et des dépenses de santé en hausse soutenue – Cette inflation du coût sanitaire ira d’ailleurs avec une aversion aux risques et une attention de plus en plus obsessionnelle aux enjeux de santé publque.

Face à ces enjeux, il faudra des générations nouvelles énergiques, solidaires et formées. Et chaque jeune sur la planète que notre société laissera de côté représentera non seulement un coût social supplémentaire, mais une ressource sociale galvaudée.

En Suisse, un jeune de 18 ans qui n’a pas trouvé de place d’apprentissage ou de formation coûte directement 25 000 francs par an de prestations d’aide sociale. Si on ajoute les coûts de santé qui s’accumuleront, on peut sans risque de se tromper estimer qu’entre 18 et 25 ans, un jeune laissé sans solution à la sortie de l’école représente un coût global de près de 200 000 francs. Mais ce n’est pas le plus grave. Ce jeune manquera cruellement à notre société pour lui permettre d’affronter les défis de son vieillissement. Pire encore, la désinsertion a une fâcheuse tendance à se reproduire de génération en génération. Nous ajouterons ainsi, faut d’avoir su investir au bon moment pour la nouvelle génération de la dépendance à la dépendance, au lieu de nous appuyer sur la force de cette jeunesse pour affronter l’avenir.

Il faut donc créer et concrétiser en Suisse et partout dans le monde deux droits fondamentaux : le droit à la formation professionnelle et le droit à un premier emploi.

Dans le canton de Vaud, nous avons expérimenté des stratégies de sortie de l’aide sociale vers la formation professionnelle, dans le cadre d’un programme nommé Forjad, qui a permis de donner l’accès à une formation à près de 5000 jeunes qui n’en avait pas trouvé au sortir de la scolarité. Ce programme a montré que ces jeunes désinsérés, avec un peu d’appui au début de leur formation, obtiennent rapidement des résultats équivalents à ceux des autres jeunes. Il n’y a donc aucune raison objective de penser qu’un jeune n’a pas en lui les ressources qui lui permettent d’accéder à une formation professionnelle ou académique qualifiante, de même que nous avons admis il y a longtemps qu’il n’y aucune raison de penser que des jeunes pourraient ne pas profiter de l’école élémentaire.

Puis, il faut garantir l’accès au premier emploi. Nous sommes entrés dans une période de l’histoire où l’Etat et les assurances sociales tiennent à bout de bras l’économie, probablement pour encore un certain temps. C’est le moment d’exiger des employeurs du secteur privé et des services publics de s’organiser ensemble pour assurer à tout jeune qui sort de formation l’accès à une première expérience professionnelle. Ce n’est pas une mesure sociale. Ce n’est pas de la générosité. C’est juste un calcul lucide et rationnel. De l’insertion de ce jeune, de son imagination, de son engagement professionnel, mais aussi politique, syndical, associatif dépendent l’avenir d’une société, pas très loin de basculer, si elle ne fait pas les bons choix, vers des décennies misérables.

Il n’y a pas de fatalité. L’espoir, la joie de vivre, le rêve sont encore là, tout près de nous. Ils existent dans le cœur des jeunes qui ont envie de vivre, d’inventer et de créer. Faisons alliance avec eux, l’alliance la plus ancienne et la plus fructueuse, celle qu’ont faite toutes les sociétés avant la nôtre. Cette alliance exige que les anciens accueillent et forment tous leurs jeunes, pour ensuite pouvoir compter sur eux.