Manifeste 2020

Philippe Roch

Philippe Roch

NOUS RECONCILIER AVEC LA TERRE

Pendant la plus longue partie de son existence la communauté humaine a vécu en pleine conscience de son appartenance à une Nature immense qu’elle utilisait avec mesure et respectait comme sa propre famille. En se hissant au-dessus de cette Nature qu’elle entendit maîtriser par la raison, la science et de puissantes techniques l’humanité s’est coupée de sa principale source d’émerveillement. En réduisant la Nature en objet sans âme à exploiter sans limite elle en a perturbé les équilibres millénaires qui avaient présidé à l’apparition de la vie, à son évolution et sa diversification en millions d’espèces. C’est l’intégrité de la Nature qui assure le bon fonctionnement des services écosystémiques dont dépendent notre prospérité et même notre survie; ce sont en effet les écosystèmes qui recueillent, filtrent et redistribuent des kilomètres cubes d’eau douce, régénèrent l’air, absorbent et recyclent nos déchets, produisent des quantités gigantesques de biomasse et stabilisent le climat. En perturbant les grands cycles écologiques nous avons ouvert des brèches dans une Nature autrefois complète, cohérente et résiliente. Ce sont ces fissures qui ont permis la propagation rapide d’un nouveau virus. L’effondrement de la biodiversité, les atteintes aux écosystèmes et les changements climatiques nous promettent bien d’autres mauvaises surprises de ce genre qui multiplieront les catastrophes dites naturelles bien qu’elles soient provoquées par les comportements humains.

En voulant dominer la Nature nous nous sommes isolés ; nous avons développé une civilisation anthropocentrique et notre psyché autrefois habitée  et nourrie par les mystères de la Nature s’est repliée sur elle-même.  Le vide émotionnel et spirituel que nous avons créé autour de nous génère une grande anxiété qui nous précipite dans une course aux consommations superficielles toujours insatisfaites. Ce n’est pas d’aller sur la Lune ou sur Mars qui donnera à l’humanité les satisfactions et la paix dont elle a besoin, mais en reprenant notre place sur Terre au milieu de la communauté du Vivant qui nous nourrit de son infinie beauté. Pour nous réconcilier avec la Terre il faut sortir de cet anthropocentrisme et restaurer nos liens profonds, essentiels avec l’infini de la Nature.

Le ralentissement de la vie pendant la pandémie a permis à beaucoup d’entre nous de prendre le temps de porter attention à la Nature et de renouer avec elle une complicité depuis longtemps négligée. La rencontre d’un arbre, une balade au bord d’une rivière ou l’immersion dans une forêt ou un paysage campagnard riche en biodiversité  nous ont montré combien la Nature nous fait du bien, nous émerveille, nous calme, nous rassure, nous rééquilibre et nous aide à conserver et recouvrer notre santé physique et mentale. Dans le beau vallon de l’Allondon que j’habite j’ai vu de nombreux enfants découvrir et vivre avec joie une liberté sauvage loin des artifices envahissants de la vie moderne. Ces belles rencontres montrent le chemin d’une réactivation de la plénitude de notre contact avec la Nature en redéployant nos connexions physiques, rationnelles, émotionnelles, artistiques, intuitives et spirituelles avec elle. Il faut tirer les leçons de cette expérience, ralentir, s’arrêter pour retrouver la profondeur et le sens de nos vies qui s’inscrivent dans une relation réciproque avec le Cosmos et tous ses constituants qui forment un tout.

Notre relation à la Nature conditionne notre relation aux autres. Notre anxiété devant un monde vide nous pousse à la consommation, à la compétition qui pille la planète et crée tant d’injustices, de malheur et de pauvreté. En cherchant à être au Monde plutôt que de vouloir le posséder nous serons comblés. La paix retrouvée dans la plénitude de notre être au Monde nous pourrons bâtir une société moins compétitive, plus simple, plus solidaire et plus heureuse. C’est alors tout naturellement que nous ménagerons la Nature et veillerons avec bienveillance sur nos semblables. L’entraide aura remplacé la compétition et la course à l’avoir aura cédé devant l’envie d’être pleinement soi-même en rapport confiant avec les autres et le monde.

Je crains qu’au contraire les souffrances que beaucoup ont endurées à cause des mesures prises pour enrayer la pandémie et la peur de ne pas retrouver l’exact modèle de vie d’avant conduisent à relancer la machine exactement comme avant, avec davantage de puissance encore, préparant ainsi allègrement la prochaine pandémie, une catastrophe humanitaire, l’effondrement de la biodiversité et de douloureux désastres climatiques.

Mais je crains aussi le développement d’idéologies, fussent-elles de couleur verte comme la foi aveugle dans la technologie, la promotion de solutions prétendues écologiques au détriment de la Nature ainsi que le regard accusateur des bien-pensants et la surveillance de chacune et chacun pour s’assurer que son comportement soit conforme à un modèle devenu  hégémonique.

Plutôt que de dénoncer ce monde mourant je préfère annoncer un monde nouveau à construire ensemble. Les temps qui ont précédé la pandémie ont vu apparaître les prémisses de changements de civilisation et de ruptures avec la société industrielle de croissance. De plus en plus de penseurs dénoncent la violence d’un monde ravageur et de nombreuses personnes, familles et groupes adoptent des modes de vie plus autonomes et écologiques. Ce sont les premiers balbutiements d’une nouvelle civilisation d’équilibre et d’harmonie avec la Nature. Au moment où les États, les entreprises et les individus sont prêts à se remettre en question et à  consentir des financements extraordinaires il est temps de se réconcilier avec la Terre et de prendre les décisions politiques, financières, économiques et personnelles qui nous engagent sur le chemin du monde nouveau, par exemple :

  • Privilégier l’éducation à l’émerveillement, au respect, à l’entraide, à l’écologie plutôt que d’armer nos jeunes pour une compétition fratricide ;
  • Promouvoir un aménagement du territoire qui préserve suffisamment d’espaces naturels en ville et sur tout le territoire et réaliser un réseau écologique qui assure une continuité biologique pour les plantes et les animaux et rapproche la Nature des humains ;
  • Favoriser une économie du bien commun, une économie circulaire à l’exemple d’une agriculture écologique de proximité

Je suggère que chacune et chacun d’entre nous, à chaque fois que nous sommes amenés à prendre une décision personnelle, politique ou économique, se pose la question : « parmi les solutions possibles quelle est celle qui contribue le mieux à la préservation de la Nature, aux équilibres écologiques, au bien commun, à la justice entre les humains et à la paix entre les peuples» En choisissant cette solution je deviens actrice, acteur du monde nouveau.